Madame FIGARO N° 1698 du 8/07/2000

 

Etienne et Landowski

Le sculpteur et le fondeur

L'un crée des morceaux de vie poétiques I"autre les sublime avec du bronze et de la patine. À I'occasion de leur exposition " portraits croisés " par Laetitia d'0rnano.

" J'ai une fonderie propre, belle. J'en suis fier".· Didier Landowski incarne le fondeur tel qu'on I'imagine : compact comme la pierre, sensible et pudique. Son labrador rêve en aboyant à ses pieds. Face à lui, le sculpteur Étienne semble, physiquement et en pensée, prêt à s'envoler. " Ses œuvres lui ressemblent : elles sont toute tendresse, poésie et délicatesse ", révèle Landowski, un cigarillo à la main. Jusqu'au 27 mars, une grande rétrospective des œuvres d'Étienne, patronnée par le ministère de la Culture, occupera ce lieu peu exposé aux regards, à Bagnolet.

" C'est la première fois qu'un sculpteur expose chez son fondeur. Notre amitié, notre ancienneté dans le travail nous ont lentement menés vers ce projet, dont I'aspect didactique est essentiel ". Landowski et Étienne se sont connus à I'École des beaux-arts, à Paris, où I'un apprenait à I'autre les rudiments de la fonderie. Mes étudiants me posaient mille questions emm... qui m'obligeaient à me remettre en cause.

Le sculpteur au regard rêveur a I'habitude d'arriver de I'île de Ré avec le modèle de sa dernière œuvre sous le bras. II dialogue avec les compagnons, ces ouvriers qualifiés aux mains rares. " Nous nous chargeons de la partie de la création que le sculpteur ne peut assumer lui-même ", précise Landowski. Parfois, des modifications s'imposent et l'on arrive à améliorer son travail. Sur chaque bronze, on trouve la signature de I'artiste et le cachet du fondeur, qui permettra plus tard aux experts de dater I'objet.

Avec les années, le face-à-face entre ces deux hommes s'est transformé en communion. Pourquoi les Rodin fondus par Rudier ont-ils plus de valeur que les autres ?À cause de cette connivence particulière qui existait entre eux... Landowski a fondu, entre autres, des Camille Claudel à titre posthume. À I'entrée de son bureau, on reconnaît aussi un César à la patine brillante.

" Quand j'ai repris cet endroit, il y a trente ans, c'était une fonderie de cloches ". Il a appris son métier seul en faisant du moulage de médailles. Une fois par semaine, je rendais visite à un ancien fondeur. Un jour, il m'a dit : " Ça, ce n'est pas toi qui I'a fait. J'ai compris que c'était bien ". C'est alors qu'il engage des ouvriers et commence à travailler pour des artistes. ... /...

 

 

 

 

 

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Aujourd'hui les commissaires-priseurs se déplacent pour lui demander son avis sur une œuvre.

" D'abord on la retourne pour voir si elle a été faite à la cire perdue ou au sable. Chaque étape laisse des traces. Un bronze de qualité est Iéger. La ciselure, qui consiste à limer les proéminences autour de I'œuvre, une fois le bronze coulé, doit être parfaite. Les machines liment plus vite que I'éclair, mais le résultat n'est jamais le même. Notre travail reste très artisanal ". Étienne acquiesce : " Je tremble en voyant ces engins ".

En France, la fonderie d'art est tenue entre les mains de deux cents personnes. " Au début des années 90, la crise du marché m'a obligé à licencier treize compagnons. Tout le monde a souffert : mouleurs, fondeurs, agrandisseurs (agrandissant une œuvre à partir d'un modèle en plâtre). Nous gardons la tête haute".

Landowski est I'animateur du Syndicat général des fondeurs de France et siége au Conseil des métiers d'art qui a pour mission de chercher des perles rares et de les nommer "maître d'art" en leur demandant de transmettre leur savoir-faire à un jeune. Dans un coin, le patineur, Moustache, promène son jet de feu sur un bronze mouillé à I'acide. II semble sorti d'une photo du début du siècle. L'auteur du chevai en plein galop, de passage, contemple les changements de couleurs. II souhaite que la patine soit sombre comme les bronzes du XIX" siècle.

« Allons déjeuner, je meurs de faim ! » propose Landowski en traversant une petite cour où gît une sculpture monumentale sur le point d'être restaurée.

" L'œuvre d'Étienne aborde des sujets de la vie de tous les jours, comme la conversation, le vin et la musique. On ne peut la rattacher à aucune école ".

Le sculpteur qui expose tous les trois ans à Paris et à New York, raconte, lui, sa fascination pour le bronze poli et les patines dégradées. " Mes sculptures sont toujours dorées aux extrémités, un peu comme si des mains étaient venues les toucher pendant des sièclesCe dégradé entre le vert et l'or relève de l'exploit technique. On peut dire que ses œuvres communiquent I'amour de la vie. Je suis un homme heureux. La vie ne me sourit pas tous les jours. Je parle d'une joie profonde, dont je suis toujours en quête. ! ",

L. o. "Fonderie Landowski, 57, avenue Gambetta, 93170 Bagnolet. TéI. :01.49.93.06.41. De 11 heures à 18 heures, sur rendez-vous.